Courrier à l’attention de Monsieur le Président de la commission d’enquête publique sur le projet de développement du port de Brest

Préambule

L’université Européenne de la Paix est une université populaire d’éducation à la paix dont le siège est à Brest. L’un des objectifs de notre association est d’amener à la construction à Brest d’une économie de paix par la reconversion à des fins civiles des potentiels industriels historiquement dédiés à l’activité militaire. A ce titre nos observations ne portent que sur le volet valorisation industrielle du polder du projet soumis à enquête publique.

L’industrie des EMR fait appel aux mêmes compétences que celles que possèdent les travailleurs de l’arsenal. Pour cette raison, depuis longtemps, dans une perspective de reconversion des activités militaires, l’UEP défend l’idée de développement à Brest d’une filière dédiée aux EMR. Aussi les critiques que nous formulons sur le projet ne portent ni sur le choix de la filière retenue ni sur l’option retenue de valorisation industrielle du polder. Elles portent tout à la fois et sans que cela soit contradictoire sur le sur-dimensionnement du projet au regard des perspectives réelles de développement de la filière à Brest et malgré tout sur son manque d’ambition au regard des réels besoins d’emplois de Brest dans le secteur naval.

Un projet sur-dimensionné par rapport aux perspectives de développement des EMR à Brest

La perspective de développement des énergies marines a entraîné les principaux ports de la façade Manche-Atlantique dans une course aux investissements afin d’attirer les industriels du secteur en quête d’espaces portuaires pour réaliser leurs méga-structures. Comme en témoigne le tableau ci-dessous, en matière d’offre de terrains la concurrence est rude.

Engagement financier des collectivités
Surfaces dédiées|Emplois escomptés
Brest 220 M d’€ H.T 50 ha (dont 12 fin 2015) 500 (1000 à terme)
Cherbourg/Caen 100 M d’€ 70 ha (dont 38 en 2014) 2000
Le Havre 63 M d’€ 44 ha (2014/2015) 3000 directs
Saint-Nazaire Entre 25 et 50 M d’€ 44 ha (dont 14 en 2013) 3500 à terme

Source : divers articles de Mer et marine, Télégramme, Ouest France

Et, comme on peut le voir sur la figure ci-dessous, les grands opérateurs industriels du domaine (DCNS, Alstom/GE, STX, et Areva) ont déjà choisi leurs sites de prédilection. Ce sera Saint-Nazaire , Cherbourg et Le Havre où déjà ils ont entrepris d’édifier leurs ateliers de production. Entre ces trois sites et ces opérateurs un meccano industriel fait de coopération et de répartition du travail a déjà pris forme duquel Brest se trouve totalement exclu.

Compte tenu de l’avance déjà prise par ces trois ports, il ne fait plus de doute pour personne que Brest ne pourra tenir au mieux qu’un rôle d’appoint dans le domaine. Ses espoirs reposent aujourd’hui sur la fabrication partielle et l’assemblage de fondations d’éoliennes pour le champ d’éoliennes de la Baie de Saint-Brieuc (ce qui n’est pas encore totalement acquis) et à terme sur l’assemblage (beaucoup plus hypothétique*) d’éoliennes flottantes pour le consortium DCNS/Alstom-GE.*.

Prévues pour une activité qui tout au plus devrait mobiliser quelques centaines de travailleurs là où sur les autres sites on table sur la création de milliers d’emplois, les surfaces à aménager paraissent disproportionnées. La matrice des besoins fonctionnels en infrastructures portuaires produite par ARTELIA** fait état pour l’éolien posé comme flottant d’un besoin en aire de stockage s’étalant selon l’importance du projet entre 25 et 35 hectares. Il est clair que pour Brest on se situe donc plutôt dans la partie inférieure de la fourchette et dès lors (comme cela ressort d’ailleurs du calendrier de l’implantation des EMR sur le port de Brest annexé au dossier d’enquête) les surfaces disponibles sur le polder actuel suffiront largement pour répondre aux besoins des éventuels opérateurs. Nul besoin des 12 ou 13 hectares supplémentaires qu’il est envisagé de prélever à grand frais sur l’espace maritime de la rade.

L’abandon de ce projet de poldérisation reposerait évidemment le problème de la destination finale des produits de dragage pour lesquels le nouveau polder devait servir d’aire de stockage. Des solutions de substitution moins coûteuses et plus tolérables d’un point de vue environnemental existent qui n’ont pas été réellement examinées. Parmi ces solutions, le comblement du bassin 6 du port de commerce évoqué par plusieurs intervenants lors du débat public du 3 décembre dernier nous semble une piste qui mériterait de retenir l’attention. La perte de trois ou quatre centaines de linéaire de quais que cette opération provoquerait pourrait facilement être compensée par la restitution à des fins commerciales du « quai de l’oubli » du bassin 5 aujourd’hui occupé par des bateaux épaves qui n’ont pas leur place dans un port de commerce.

Un projet qui n’est pas à la hauteur des enjeux en matière d’emplois

Avec la fin du programme de refonte des sous marins nucléaires lanceurs d’engins de nouvelle génération (SNLEng), c’est plus de 1000 emplois qui risquent de disparaître à l’arsenal dans trois ans. Les 300 à 500 emplois espérés d’ici là dans les EMR ne suffiront pas à éviter une nouvelle crise dans l’industrie navale.

On ne peut que regretter que le projet de développement du port de Brest n’ait pas pris la mesure réelle du déficit industriel brestois. Il y avait pourtant là l’opportunité de construire un plan de développement plus ambitieux. Un plan global incluant aussi la composante militaire du complexe industriel naval brestois. La mobilisation autour de ce plan de tous les acteurs concernés par la pérennité de ce secteur d’activité (ville et autres collectivités territoriales, autorités portuaires, travailleurs et industriels de la navale et au delà l’ensemble des brestois) aurait facilité la mutualisation des moyens industriels existants à l’arsenal comme au port de commerce.

Dès lors d’autres activités délaissées dans le projet actuel auraient pu être lancées à moindre frais. Ainsi, pour s’en tenir au domaine des EMR, au lieu de se limiter à la réalisation partielle d’éoliennes on aurait pu ambitionner aussi la construction de bateaux de servitude. Cela aurait permis à Brest de renouer avec une activité sur laquelle la ville a construit son histoire. A Laninon un bassin entièrement équipé, inutilisé depuis la fin de la construction du Charles-De-Gaulle, aurait pu sans délai y être affecté. De même l’on aurait pu enfin créer à Brest une filière novatrice de déconstruction des navires en fin de vie. Entre les vieux bâtiments militaires qui chaque année sont déclassés et viennent mouiller en fond de rade et les bateaux épaves qui régulièrement encombrent les quais du port de commerce, il y a toujours là matière à développer sur place cette activité.

Pas besoin pour cela de beaucoup de moyens supplémentaires, les infrastructures – formes, quais et terre-pleins- sont là. Elles ne sont la propriété exclusive ni définitive d’aucun opérateur civil ou militaire du port et l’intérêt de tous demanderait simplement qu’une plus grande flexibilité préside à leur gestion.

En conclusion

L’Université Européenne de la Paix

  • regrette que le volet industriel du plan de développement du port soumis à enquête n’ait pas pris en compte la pleine mesure de la situation de l’industrie navale brestoise ;
  • considère qu’au regard des objectifs visés par ce plan en matière d’activité, rien ne justifie l’extension du polder existant ;
  • demande que pour la gestion des produits de dragage soient examinées des solutions de substitution – notamment le comblement du bassin 6 – qui, à ce stade, n’ont pas été réellement étudiées.

Enfin, au vu de la part importante d’inconnu que revêt ce projet, elle s’interroge sur la rentabilité financière effective que l’on peut attendre d’une telle opération*. A ce propos elle s’étonne que nulle part dans le dossier d’enquête ne soit fait mention du plan de financement du projet. Fonds propres, subventions, emprunts ? Et la contribution à son financement des différentes collectivités engagées dans le projet ? Aucune indication n’est donnée, ni a fortiori sur la part de remboursement qui pèserait demain sur chacune d’entre elles si d’aventure l’opération se révélait déficitaire.

* Le regain d ’optimisme local provoqué par l’annonce lors du dernier salon Sea Tech du choix de Brest comme site d’assemblage des éoliennes flottantes du consortium DCNS/Alstom-GE a été vite tempéré par l’intervention deux jours plus tard dans la presse (Ouest France du 17-10-2014) du directeur éolien offshore d’Alstom rappelant la nécessité de rentabiliser les sites existants de Saint-Nazaire et Cherbourg avant d’envisager la création d’emplois spécifiques pour l’éolien flottant sur d’autres sites.

**Rapport MERIFIC « Stratégie économique des énergies marines Bretagne et Cornouailles » annexe v2.0 avril 2014, p86