Comme d’autres nous souhaitons montrer que Brest est pleine de ressorts, ressources, face à toute tentative larvée de racisme, d’homophobie et autres rejets. Nous sommes là, à différents points de la ville, en veille.
Dans le cadre du festival, nous avons proposé un débat ayant pour thème l’emprise du militaire sur la ville. Et aussi comment s’en dégager…

Ce thème, car l’attrait de la France pour les armes, en faire, en acheter, en revendre, nous interroge et nous dérange beaucoup. Deuxième producteur mondial, des actionnaires qui se frottent les mains et des pays, ou des milices, armés pour en découdre sans un remords pour les peuples massacrés, et de toujours plus nombreux civils sacrifiés. C’est ça la France aussi, un pays impérialiste et au passé fortement colonialiste, un pays dans lequel on vit, une démocratie qu’on se doit d’interroger car pour ces sujets, c’est l’omerta totale, plus de parlement, plus de consensus à établir, production et ventes à tout va.

Nous avons fait appel à trois personnes pour alimenter le débat : Bénédicte, sociologue, pour l’emprise sur la ville de Brest ; Roland, un de nos co-présidents, pour retracer les espoirs portés depuis 40 ans par les projets de reconversion ; Didier, retraité CGT de chez Thalès, pour témoigner sur les luttes et dilemmes auquel le ou la salarié(e) brestois(e) de ce secteur peut se retrouver confronté.

Etat des lieux – intervention Bénédicte

La ville de Brest se caractérise par le poids du militaire sur le civil, avec une partie de la ville « interdite », l’arsenal et les rives de Penfeld, et d’autres endroits où les deux se mélangent comme à l’HIA, hôpital d’Instruction des Armées, ouvert à tous(tes), ou au technopôle et à la faculté avec les sciences de la Mer, sous l’égide du SHOM (rattaché à l’armée) au départ. On peut aussi citer tous les retraités rendus au civil qui interviennent comme bénévoles, etc. et les jeunes retraités de l’armée qui ont un reclassement prioritaire dans le civil. Même le choix des ormes pour la ville à une époque découla de leur capacité à ne pas partir en échardes sous les bombes.

Il y a très peu de déprise foncière hormis les Capucins, anciens ateliers de l’arsenal, qui n’avaient plus d’utilité depuis l’abandon de la construction de bateaux gris à l’arsenal fin des années 80. Si aux alentours de 2015, la réappropriation de Penfeld par la ville fut envisagée, l’idée depuis est complètement abandonnée. Il y eut aussi l’éventualité d’un port de réparation mixte mais ce n’est plus à l’ordre du jour. Il y a les bassins du port de commerce pour la réparation civile et ceux de l’arsenal pour le militaire. Sans compter l’ile longue et ses cales pour les sous marins à propulsion nucléaire et sous marins lanceurs d’engins (nucléaires) toujours plus puissants malgré le traité de non prolifération signé par la France en 1992 (ndlr).

L’étude de la répartition de la population permet de déduire qu’1/3 de la ville en vit entre emplois directs, indirects (sous traitance notamment) et induits (commerces, etc pour la vie des familles). En 2026, 17 000 personnes travaillent à la base navale ou à l’Ile Longue.
Bien sùr les travailleurs(ses) et leurs familles s’installent dans un rayon qui dépasse largement Brest.
A cela il faut ajouter des entreprises, comme Thalès, mais d’autres aussi bien plus petites et discrètes qui travaillent dans le sillage de la Défense.
Enfin le budget que la France consacre à la Défense est passé à 57 Milliards, auxquels s’ajoutent encore cette année 7 milliards. Et dans ce budget c’est la marine la grande gagnante.
Il va falloir nous habituer au retour des pompons rouges, l’uniforme étant de nouveau autorisé pour les sorties en ville depuis cet été. Des fois que cela susciterait de nouvelles vocations….
Il faudra aussi assister au retour de l’emprise sur le foncier pour loger les familles débarquant à Brest dans le cadre de l’extension programmée de ce secteur.

Thalès et reconversion - Témoignage de Didier

L’expérience de Didier, salarié et cégétiste chez Thalès, maintenant retraité, permet de voir que la lutte syndicale a aussi porté sur la possibilité d’utiliser les connaissances pointues en matériel militaire (sonar, radar) dans l’objectif de bifurquer vers des utilisations civiles.
Cette lutte n’a porté ses fruits que de façon limitée, les dirigeants ne la prenant en compte que quand les commandes diminuaient et que les licenciements étaient à craindre. Ce fut le cas dans les années 80, où naissent plusieurs coopérations inédites malgré les réticences des actionnaires… parfois ces travaux de diversification se sont faits de façon clandestine quand la charge de travail diminuait. Aujourd’hui « tout le monde a le nez dans le guidon »….

Quelques exemples de diversifications proposées et luttes menées par le syndicat :

  • Sécurisation des marins pécheurs
  • Sonar civil pour Ifremer pour l’exploration océanographique. L’appel d’offre avait été refusé par Thalès puis réintroduit par la volonté de la CGT. A permis par exemple de retrouver le Titanic.
  • Maintien de la fabrication des équipements du SHOM (rôle : établir des cartes marines pour sécuriser la navigation dans toutes les mers)
  • avec le Conseil Régional de Bretagne, projet développement de sonars de pêche dans un objectif de sécurisation et de possibilité de choix des poissons péchés (filets électroniques) – le projet n’a pas abouti.
  • proposition de travailler sur la détection des containers perdus (10 000 par an). Ce projet aurait pu créer 100 emplois.
  • près de Grenoble, Thalès voulait abandonner le médical. La résistance a permis la création d’une SCIC (société coopérative d’intérêt collectif) pour son maintien.

Intervention de Roland, co-président UEP

On peut ajouter à cette liste des possibles, le cas de la poudrerie de Pont de Buis avec la fabrication des airbags pour les voitures, mais la poudre militaire y a toujours toute sa place.
Et ne surtout pas contourner l’Ile Longue, où existe la contrainte suprême, hautement dangereuse, celle du nucléaire militaire qui a entravé bien d’autres potentiels économique au fil de son histoire qui démarre vers les années 60. Dernièrement encore, la proposition de la rade pour la partie nautique des JO 2024 n’a pu être retenue.

A propos des reconversions possibles, revenons fin des années 80 : les gouvernements souhaitent basculer de la guerre froide vers un climat de paix. Arrêt des constructions neuves à Brest, des luttes sont engagées car beaucoup d’emplois sont dans la balance et donneront lieu à Brest à des mobilisations importantes (Brest Debout) pour des projets de conversion dignes. En Angleterre des chantiers navals sont confrontés aux mêmes problématiques. L’UEP se crée dans ce contexte en lien avec des assos outre manche, d’où notre intitulé « européenne ». Ceci pour rappeler que le sort des ouvriers pèse peu dans la balance.

Concernant des reconversions à venir, rêvons un peu et regardons du côté des propositions du CIAN ci-jointes. Deux points sont à considérer ce soir :

  • d’une part, le remplacement de l’activité de l’Ile Longue par des activités civiles ; notamment la déconstruction dans des conditions correctes des bateaux militaires et civils, la dépollution des zones militaires, etc, un projet touristique. Tout cela est porteur d’emplois dans la durée.
  • d’autre part, un nouveau traité né il y a 5 ans, le Traité d’interdiction des Armes Nucléaires, que la France n’a pas ratifié (au 21 janvier 2025, 95 Etats l’ont signé et 74 ratifié). Il existe un appel des villes (ce sont elles qui seraient les premières concernées en cas d’attaque). Paris, Lyon et Grenoble entre autres, ont signé cet appel. Nous le soumettons aux villes finistériennes afin qu’elles appuient cette démarche. Pour le moment 6 (?) villes ont signé, notamment Morlaix et Carhaix. Brest n’en fait pas partie..

A l’issue de cette présentation, le débat a mis en avant l’indifférence pour le désarmement. Indifférence locale (Brest Métropôle se plie en 4 pour l’accueil des militaires et leur famille) et nationale du côté du Parlement. On souligne quand même la volonté d’un député brestois de ne pas prendre la casquette de la Défense, lui préférant celle de la diplomatie (Relations Internationales).
Critique de l’impérialisme toujours en cours en Afrique notamment.
Sans parler des dégats humains monstrueux que ces guerres engendrent.
Il faut enfin souligner l’absence de respect environnemental de cette industrie.
La philosophe Simone Weil nous donne à réfléchir sur « cette industrie doublement de luxe qu’est l’industrie de guerre, qui non seulement ne bâtit pas, mais détruit ». De plus quand arrive la guerre, le surtravail induit permet de contraindre facilement les populations. (La condition ouvrière, 1937)
Enfin notons le travail de « Stop Army Israël » qui s’associe aux syndicats pour bloquer les envois d’armes vers Israël.

Petite question qui dérange : « Pourquoi n’y a t’il pas eu de résistance à la mise en œuvre de cet arsenal nucléaire ? ». La création d’emplois est sans doute une partie de la réponse.

En complément :
https://www.uep.infini.fr/spip.php?article1314
https://www.pressenza.com/fr/2019/07/interview-de-bernard-norlain-ancien-general-de-larmee-de-lair-vice-president-dinitiatives-pour-le-desarmement-nucleaire-1-3/