COMMEMORATION 11 NOVEMBRE, PRIMELIN ET LETTRES EMOUVANTES DES TRANCHEES

L’UEP a répondu à l’invitation de la Libre pensée 29 qui organisait, le 11 novembre, un rassemblement au monument aux morts de Primelin dédié à la paix .
La guerre en Ukraine, le génocide à Gaza ont été largement évoqués par les nombreuses associations présentes. L’UEP a rappelé la mémoire des combattants revenus détruits : les blessés psychiques de la Grande Guerre qu’on a longtemps cachés par honte, et a invité le public à chanter :
Rue des Lilas-"Que maudite soit la guerre"
Primelin, 11 novembre 2025
Chers amis de la paix
Merci tout d’abord aux organisteurs de ce rassemblement qui nous permet de faire un travail de mémoire et de rendre hommage aux victimes de la première guerre mondiale.
Aujourd’hui, l’Université Européenne de la paix a choisi de rappeler la mémoire de ceux qui sont revenus du front, revenus en vie, mais détruits définitivement : les blessés psychiques de la Grande Guerre, un mal terrible, qu’on ne voulait pas voir et qu’on a longtemps caché.
La Grande Guerre n’a pas seulement tué, meurtri le corps des hommes, elle a également laissé à des centaines de milliers de soldats des blessures psychiques. Si nous avons choisi d’en parler aujourd’hui, c’est que la santé mentale a été désignée « grande cause nationale 2025 », dans un contexte catastrophique du service public dans ce domaine. Alors, il est temps de parler des soldats traumatisés, dissimulés trop longtemps, par honte ou par désespoir.
Les soldats qui côtoient la mort au quotidien sont fragilisés : certains souffrent de paralysie, de mutisme, de tremblements, deviennent hagards. L’armée a besoin d’hommes car elle en perd en moyenne 30 000 par jour. Elle ouvre donc des centres neurologiques. Dans un but humanitaire ? Non, pour guérir les soldats le plus vite possible et les renvoyer sur le front. Pas de compassion : selon l’historien Jean-Yves Le Naour, les troubles mentaux des Poilus sont un tabou. À l’époque, la folie est perçue comme honteuse, et systématiquement dissimulée. Les soldats qui défendent la Patrie sont vus comme des héros qui se doivent d’être forts, avoir des nerfs d’acier, car les nerfs, c’est l’étalon de la virilité, c’est la marque d’une race de gagnants. Les troubles mentaux qui ramènent les Poilus à la condition d’hommes fragiles sont assimilés à la féminité. En effet, ceux qui hurlent leur terreur sont diagnostiqués hystériques et le mot hystérie vient du grec utérus, une injure discriminante et patriarcale adressée aux femmes depuis l’Antiquité. Qualifiés d’« hystériques invétérés » puis dénoncés, il passent en conseil de guerre.
Les autorités politiques, militaires, médicales refusent de reconnaître les troubles psychiques et recherchent des causes organiques. On invente l’ « obusite » qui, on le sait maintenant, correspond au syndrome post traumatique. La médecine militaire opère une grave régression intellectuelle sur l’appréhension de la maladie en temps de guerre, et revient aux théories napoléoniennes sur le « vent du boulet » qualifié de « nostalgie ». De nombreux soldats sont soupçonnés de mauvaise volonté, voire d’être des simulateurs et des "profiteurs de guerre".
La médecine militaire invente alors un traitement qui s’apparente à la torture, une méthode appelée « torpillage » qui consiste à infliger au patient des décharges électriques accompanées d’insultes. C’est un zouave, Baptiste Deschamps, soumis au "torpillage", qui, en 1916, refuse le traitement, frappe le médecin, est convoqué en conseil de guerre pour voie de fait sur un médecin major. C’est l’affaire Dreyfus de la médecine militaire.
Ce n’est qu’en 1992 qu’un décret reconnaît officiellement les troubles mentaux comme blessure de guerre, et ordonne l’indemnisation des anciens Poilus qui en ont été atteint. Une compensation tardive, car à l’époque, la plupart des combattants de la Grande Guerre sont décédés. Aujourd’hui, rendons hommage au zouave Baptiste Deschamps.
Anne-Marie Kervern
GUY MASAVI, un auteur à découvrir, fait part dans ce discours de la découverte de lettres provenant de son grand père, mort au front.
"J’ai toujours détesté les commémorations du 11 novembre. Je trouve indécente la présence de soldats et d’uniformes quel qu’ils soient. Leurs discours qui ne sont que des discours exaltant le patriotisme donc en filigrane de glorification de la guerre.
Alors en hommage à mon grand père Albin Viers voici mon discours.
Lettre d’avril et de neige
(En mémoire d’Albin Viers, soldat du 203ᵉ régiment d’infanterie)
On a retrouvé un jour, dans l’armoire de Clémence, ma grand-mère, des lettres pliées, attachées par un fil de couture.
Leur papier brunissait, mais les mots tenaient encore, obstinés.
C’étaient les lettres d’Albin Viers, mon grand-père.
Il avait été mobilisé le 2 août 1915.
Il est tombé à la Grange-aux-Bois, près de Sainte-Menehould, le 8 avril 1917 à l’age de 35 ans
Entre sa mobilisation et sa mort, il a écrit plus de cent cinquante lettres.
Des mots simples, presque toujours adressés à Clémence ou à Léopold son frère.
Des lettres de boue, de neige et de tendresse.
***
En janvier 1916, alors encore loin des canonnades, Albin écrivait ces mots à Clémence :
(extrait)
« Nous sommes logés dans un assez bon abri, assez bien couchés,
on peut faire du feu, on n’a pas froid, et je ne pense pas faire de corvée de nuit car il y a dix centimètres de neige. Il en tombe toujours, ce temps nous embête un peu pour notre ravitaillement.
Ici on ne se croirait pas en guerre, on n’entend presque pas le canon. Il y a bien de la neige, mais on n’a pas trop froid.
Au vent, ce sont les mains et les pieds. »
Mais le lendemain, une lettre à son frère disait :
« Nous sommes ici comme des sauvages en plein bois.
S’il tombe encore autant de neige, nous crèverons, je crois, de faim et de froid. »
De la neige, la faim, la fatigue, le froid et la mort qui guette déjà, pas un mot de tout cela à Clémence.
Dernière lettre a Clémence le 7 avril 1917.
La veille de la mort d’Albin.
Les hommes du 203ᵉ sont dans le secteur de Massiges et de la Grange-aux-Bois.
Ma chère Clémence,
Je m’empresse de t’envoyer ces quelques mots à seule fin que ma lettre parte ce matin, car je ne t’ai pas écrit plus tôt, je l’avais donnée à un copain pour la porter au courrier, et il l’a oubliée.
Que te dire ? Toujours la même rangaine.
J’ai reçu quatre lettres, une de la tante Anna, une de ta sœur.
Tu me dis dans la tienne que tu m’attends à la fin de la semaine,
pourtant j’ai déjà écrit que je ne compte pas avant le 20 de ce mois.
Ne compte pas avant.
J’ai écrit hier une lettre à la cousine de Paris pour qu’elle s’informe au sujet de la boulangerie.
Si parfois on demande des renseignements, à la mairie ou à Gaillant, dites que je suis boulanger.
Aujourd’hui, vendredi saint, voici notre messe bien maigre, hélas :
une cuillerée de thon environ pour chacun,
un morceau de gruyère, une soupe à l’eau de légumes,
le tout arrosé d’un quart de café au jus de chaussette.
Le soir, on n’a pas fait maigre.
Dieu nous pardonnera pour le petit morceau de viande qu’on nous a donné.
Enfin. Je me porte bien tout de même,
et j’espère que ma lettre vous trouvera, dans l’attente fiévreuse de vous presser bientôt sur mon cœur, toi, ma chérie, et tous ceux à qui je pense.
C’est sa dernière lettre, la veille de sa mort.
« Enfin. Je me porte bien tout de même. »
Dit-il à Clémence...
Dans ces lignes, on sent la fatigue, la tendresse et cet espoir fou de redevenir boulanger à l’arrière, un métier appris pendant ses classes, qui représentait pour lui la seule issue.
Il voulait pétrir du pain, pas se coucher dans la boue.
Et il termine, presque en souriant, sur ce repas du vendredi saint : maigre, comme la vie qu’on lui laissait. Rien d’autre.
Pourtant la veille il écrivait à son frère :
Extrait de la Lettre à Léopold le 6 avril 1917
Cher frère,
Ce n’est pas que nous soyons sans souffrance, non, notre vie se passe dans des souffrances continuelles, morales ou physiques.
Je viens de me lever, je ne pouvais plus rester couché.
Ce n’est pas, crois-le, que j’ai trop dormi, une ou deux heures à peine.
De l’eau coulait sur moi, et le grillage que nous avons comme matelas m’a rentré dans le dos.
Dedans encore, quoique mal logé, on tient, mais c’est dehors que les torpilles et les grenades, depuis deux jours, tonnent passablement.
Enfin, j’espère que la vie m’en laissera la chance de voir arriver la fin.
Encore une fois Albin n’a rien écrit de tout cela à Clémence : il la ménage, comme on cache une plaie pour ne pas inquiéter ceux qu’on aime.
Il sait qu’à l’arrière, elle l’attend avec leur petite fille Juliette, deux ans à peine, ma mère.
Et dans cette même lettre, il conclut :
« Le temps, on dirait, s’est remis au beau depuis ce matin.
Ici, il fait bon soleil.
Je ne t’en dis pas plus pour aujourd’hui,
Fait mille baisers à ma chérie,
dans l’attente cruelle de vous embrasser tous bientôt. »
Deux jours plus tard, le "beau temps" de Champagne s’abat sur lui sous forme d’obus.
Cette zone de Massiges et de la Grange-aux-Bois que l’état-major décrit à la presse comme un "secteur calme", est en réalité soumise à un bombardement quasi continu.
Les tranchées y sont gorgées d’eau, les abris surpeuplés, les hommes épuisés.
Entre le 5 et le 8 avril 1917, les Allemands avertis de l’imminence d’une offensive générale de l’armée française, déclenchent une série d’attaques d’artillerie destinées à désorganiser les lignes arrière : obus explosifs, torpilles, grenades pleuvent sans relâche.
C’est là qu’Albin Viers, âgé de 35 ans, est blessé par un éclat d’obus.
Plaies au dos, à la fesse, à la jambe, au crâne, main gauche arrachée.
Fasse le sort qu’il fût inconscient, car il meurt de ses blessures pendant son transport.
C’est ce que rapporte, cent ans plus tard, la fiche militaire retrouvée au hasard d’un site d’archives.
Le 16 avril l’offensive du général Nivelle quelques kilomètre plus loin fera 45 000 mort en 10 jours. C’est de cette tuerie que La Chanson de Craonne est née, entonnée par les soldats qui se sont mutinés après cet offensive du printemps 17. Honneur à eux aussi aujourd’hui...
Cent cinquante lettres
Aucune ne parle de gloire.
Aucune ne parle de haine.
Pas une ligne sur "l’ennemi".
La guerre, pour Albin, c’est le froid, la faim, l’attente,
L’espoir c’est Dieu, le pain, le retour et l’amour au loin, qu’il faut entretenir comme une flamme vacillante.
La guerre, pour Albin, n’était pas un combat :
c’était une condition, un hiver prolongé du monde.
C’est cela, la vérité de cette guerre :
des hommes simples, jetés dans la boue, écrivant pour ne pas mourir tout à fait.
Albin Viers n’était pas un héros.
Il n’était pas patriote au sens des discours.
Il était humain, profondément.
Et c’est cela qu’il faut retenir de lui.
Pas l’entrefilet du Journal officiel, paru en mars 1920, où on pouvait lire :
"Albin Viers a toujours été un vaillant soldat,
faisant constamment preuve de courage et de dévouement,
mort glorieusement pour la France le 8 avril 1917. Croix de guerre étoilée de bronze."
Non !
Ni courage ni dévouement.
Massacré, comme tant d’autres,
Massacré dans une guerre née de rivalité fiévreuse entre empires industriels, attisée par la soif de colonies, de marchés et de richesses ; des peuples gavé de nationalisme patriotique que l’on envoya au front la fleur au fusil pour revenir dans des cercueils de plomb.
Presque 30 ans plus tard, de ces millions de vies brisées dans ce champ de ruines, la venue de « sauveurs » autoritaires, prit le visage de l’ordre et de la « grandeur », du fascisme avec ses promesses de travail, de fierté retrouvé, de revanche et de pureté du sang à l’aube de la seconde guerre mondiale.
Et n’entend-on pas, aujourd’hui encore, cette petite musique qui revient ?
Des slogans qui ne disent pas seulement ce qu’ils veulent, mais ce qu’ils refusent : L’Europe, vue comme une trahison. Les migrations, vues comme une menace. Le métissage, vu comme une décadence. L’universalisme, vu comme une faiblesse. La paix elle-même, vue comme une lâcheté.
Les mêmes mots, les mêmes poisons.
Ceux qui, hier, ont envoyé des millions d’hommes crever pour des frontières.
La guerre ne revient jamais seule :
elle vient avec les mots de haine, avec la peur de l’autre, avec l’inconséquence de tribuns inspirées d’idéologies qu’on pensait enfouies dans les charniers de l’Histoire.
Et si nous devons retenir une seule leçon d’Albin Viers, c’est qu’il n’y a pas de gloire dans la guerre que des lettres froissées et des silences.
Des chairs déchirées et des vies arrachées."
Guy Masavi
