MORDRE LA MAIN QUI TE NOURRIT

Combien de fois entendu, comme une morale bien apprise : » C’est quoi ce papier que vous distribuez ? Contre l’arme nucléaire ? Non, merci, je travaille à l’île Longue, je ne vais quand même pas mordre la main qui me nourrit ! »
Cette main qui « te nourrit » -comme tu dis- sais-tu que pendant plus de vingt ans elle a laissé tes collègues de la pyrotechnie de l’île Longue manipuler sans aucune protection les têtes nucléaires des missiles qui arment nos sous-marins et ceci au mépris des textes officiels visant à garantir la radio protection des travailleurs du nucléaire ? Le résultat est facile à imaginer. Selon une enquête de l’université de Brest1 menée auprès des anciens de la pyro, un tiers de cancers divers (leucémie, prostate, colon, pancréas, poumons...), avec comme conséquence pour cette génération de pyrotechniciens une durée de vie moyenne de 62 ans, inférieure de près de 10 ans à la moyenne nationale (71 ans).
Et cette main criminelle, loin de chercher à réparer sa faute inexcusable, en conteste les effets sur la santé de ses salariés. Alors que la loi d’indemnisation des vétérans des essais nucléaires retient une liste de 21 maladies radio-induites, elle n’en reconnaît, et encore difficilement, que 3 ! Autant te dire que pour obtenir réparation les irradiés de l’île Longue2 ont dû se battre, sans hésiter à mordre la main qui les avait nourris et qui, sans cela, n’aurait rien lâché.
Car, vois-tu, cette main, dont tu te sens l’obligé , fait partie d’un système qui n’a que faire de l’humain. Qu’il soit privé ou d’Etat, pour le capitalisme qui nous gouverne l’humain est avant tout chair à pognon et parfois même chair à canon.
Nul emploi garanti ne justifie servitude volontaire. Si, comme dit le célèbre poète turc3, il est dans la nature humaine de suivre docilement le troupeau, et parfois même jusqu’à l’abattoir, heureusement que de tout temps certains se sont rebiffés pour faire valoir leurs droits, et, au delà de leur cas personnel, obtenir pour tous meilleure considération de leur condition d’être humain. C’est à tous ces « moutons noirs » du système que va notre respect, leur combat pour la justice et la dignité est le vrai combat pour la paix.
Roland de Penanros, Edito Orange Bleue n° 144
1. Travailler dans le secteur nucléaire militaire, http://www.asso-henri-pezerat.org/
2. nom de l’antenne locale de l’association Henri Pezerat d’aide aux luttes sociales concernant la santé des travailleurs.
3. La plus étrange des créatures, poème de Nazim Hikmet
