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SUITE AUX JOURNEES D’ETUDE SUR L’ARMEMENT NUCLEAIRE

jeudi 18 août 2016

Les 15 et 16 juin derniers l’UEP remettait la question du désarmement nucléaire en débat.

Ci-joint les textes des interventions de Bernard Dréano de Luc Mampaey et l’interview par la presse de Paul Quilès. Bernard Ravenel nous avait également adressé le texte joint.
Pour l’argumentaire complet de Paul Quilès contre la bombe, consultez le site d’ IDN France (Initiatives pour le Désarmement Nucléaire) http://www.idn-france.org/ dont il est le président.


Interview de Paul Quilès, ancien ministre de la défense, Le Télégramme, 16 juin 2016 :

Vous avez été ministre de la Défense sous Mitterrand. Quelle était votre position, à l’époque, sur la dissuasion nucléaire ?
Je récitais le catéchisme. Je répétais les formules toutes faites que je dénonce aujourd’hui, dans un monde qui a profondément évolué.

Qu’est-ce qui vous a fait changer radicalement de position ?
N’allez pas croire que je disais « amen » à tout. Je posais déjà des questions quand j’étais ministre de la Défense mais je recevais peu de réponse. Un peu comme une religion où l’on ne discute jamais de l’existence de Dieu. Ce n’est pas vraiment moi qui ai changé mais le monde et la justification de cette arme de dissuasion dans des contextes géostratégiques qui ne justifient plus le maintien de la bombe nucléaire et sa doctrine.

Y a-t-il urgence aujourd’hui à renoncer à l’arme nucléaire ?
Dans le monde, la tendance actuelle est au réarmement et à la sophistication des armes, après une certaine diminution des stocks nucléaires. Faut-il rappeler que l’on est passé à plusieurs reprises au bord de la catastrophe nucléaire majeure ? Comme en 1983 où un opérateur russe a évité de justesse que la machine de destruction ne s’emballe. On peut dire que l’humanité doit son salut à la chance plutôt qu’à la responsabilité des politiques et des militaires.

Les députés et les élus locaux vous suivent-ils dans votre démarche ?
C’est très difficile d’engager la discussion. Hier, sur dix invitations, deux sont venus à ma rencontre. Le poids des lobbies est énorme. (...).

Certains ministres actuels vous écoutent-ils ?
Aucun. Il ne faut surtout pas embêter le Président sur ce sujet.

Vous savez combien la question est également brûlante à Brest...
Oui, elle l’était aussi à Plogoff au début des années 80 et la centrale nucléaire n’a pas vu le jour.

Pourquoi défendez-vous un débat raisonné et une évolution progressive ?
Puisque sinon, le changement ne se fera pas. Il faut commencer par abandonner la composante nucléaire aérienne et réfléchir à une diminution de la force de frappe embarquée à bord des sous-marins. Il faut aussi imaginer la reconversion de ce nucléaire militaire. Dire que l’impact économique serait trop important revient à tuer le débat sur le sujet.

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Dislocation, nouvelles guerres, armes et dangers nucléaires

Rencontres « L’arme nucléaire : quelle réponse aux menaces du monde d’aujourd’hui ? »

Bernard Dréano,
Président du Cedetim (Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale) cofondateur de l’Assemblée européenne des citoyens (HCA-France). Dernier ouvrage paru (dir) :
« (In)sécurité humaine, les luttes pour la paix au XXIe siècle », éditions Non-Lieu, 2015

Principal instrument de dissuasion d’un monde confronté à l’opposition de deux blocs d’Etats à visée impérialiste, l’arme nucléaire a-t-elle encore une utilité stratégique, dans le monde multipolaire d’aujourd’hui aux confrontations plus diffuses dans lesquelles interviennent forces paramilitaires, groupes terroristes, voire organisations proto-étatiques ?

Un regard rétrospectif

Les modes d’utilisation possible des armes nucléaires ont été conçus dans le contexte de la fin du « court XXe siècle », la période 1945-1989. C’est la période de l’affrontement global entre les deux blocs. Après un moment de vertige ou dans les états-majors américain et sans doute soviétique, on envisage l’utilisation de ces armes dans les champs de batailles concrets (mais Truman refuse la suggestion par Mac Arthur de leur utilisation en Corée, et a fortiori pendant la guerre d’Indochine française), on entre dans la phase de dissuasion réciproque « du fort au fort ». C’est la logique MAD (Destruction mutuelle assurée), qui, paradoxalement, provoque l’hyper course aux armements, la superpuissance se mesurant en nombre de têtes nucléaires (indépendamment de leur mesure en kilotonnes et mégatonnes), puis de plus en plus en nombre, portée et qualité des vecteurs « stratégiques » (missiles). Une comptabilité allant jusqu’à l’absurde comme on l’a vu lors de la crise des euromissiles en comparant par exemple des nombres de vecteurs stratégiques comme les SS20 et des vecteurs mobiles tactiques comme les missiles de croisières – (ces derniers sont d’ailleurs utilisés par centaines avec des charges conventionnelles depuis 1991)… URSS et USA ont aussi accumulés, ou mis au point, des munitions nucléaires « de champ de bataille » (dont la bombe à neutron), avec un risque d’usage sans « destruction mutuelle assurée », sinon par l’effet d’une escalade. Cette course à l’abime potentiel a été « régulée » d’une part par le traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP) de 1968 et d’autre part depuis 1972 par les accords Est Ouest de limitation de la course aux armements et de réduction des hallucinants arsenaux (accords SALT puis START).

A côté de l’hyper armement des deux superpuissances ou les « têtes » se comptent par milliers, les autres membres officiels du club nucléaire (P5) ont développé des arsenaux plus modestes (des centaines de têtes), arsenal annexe de celui des USA dans le cas britannique, supposé autonome au nom de la dissuasion du « faible au fort » dans le cas français, réellement autonome au nom du même principe dans le cas chinois. Auxquels se sont ajouté des « dissidents », Israéliens - dont l’arsenal est toléré par les Occidentaux, et qu’ils ont développés avec l’aide française puis en coopération avec l’Afrique du Sud (qui, elle, y a renoncé depuis), Indien et Pakistanais (l’un par rapport à l’autre, dissuasion « du faible au faible » en quelque sorte, et les Coréens du Nord (dissuasion du fou au fort).

Pendant toute cette période les armes nucléaires et leurs vecteurs sont non-utilisés, et inutilisables, dans tous les conflits réellement existants, les guerres de libération nationales, les guérillas et contre guérillas, les contestations sociales, révolutions et contre-révolution. Leur évocation lors de l’expédition coloniale franco-britannico-israélienne de Suez en 1956 est rhétorique.

La situation géostratégique change… D’une part sur le plan économique, avec, à partir de la fin des années 1970, l’entrée du monde dans la phase actuelle de la globalisation néo-libérale (l’empire du « marché global »), et d’autre part, depuis 1989-91, avec la fin du monde bipolaire, puis l’échec du « moment américain » évident au milieu des années 2000, car si les Etats Unis demeurent (encore ?) la seule hyperpuissance, le monde n’est pas « unipolaire ».

C’est dans ce nouveau contexte se développent les « nouvelles guerres de dislocation ».

Des « nouvelles guerres » de dislocation

Les guerres entre des États sont (provisoirement ?) passées de mode. Un type de conflit armé qui commençait par des déclarations (de guerre) et s’achevait par des traités (de paix) faisant la comptabilité des gains et des pertes des belligérants. Et si les guerres de libération nationales opposaient un Etat existant à un Etat potentiel, ont identifiait toujours un commencement et une fin (l’indépendance).

Aujourd’hui on ne sait pas très bien quand commencent les « nouvelles guerres », ni si elles se terminent vraiment après diverses « transitions » et autres « processus de paix ». Ce « nouveau » type de guerre qui se généralise dans certaines régions du monde, peut être décrit en termes de « dislocation globale », comme l’a fait Mary Kaldor dès 19991. Des guerres qui se déroulent plus au sein des États qu’entre États. Depuis le XVIIe siècle les « vieilles » guerres renforçaient les États –ou contribuaient à leurs émergences, développaient leurs idéologies nationales, permettaient de justifier la consolidation de l’administration, l’augmentation des impôts, la puissance de l’armée et la conscription, la centralisation de l’économie, parfois les nationalisations. Les États européens modernes se sont construits dans ces processus des guerres. Les processus sont inverses dans les nouvelles guerres. Elles se développent dans le contexte de l’érosion de l’autonomie des États, en particulier dans l’érosion du monopole de la violence légitime organisée. L’affaiblissement et la crise de l’État-nation favorisent la prolifération des conflits de basse intensité dont les protagonistes n’appartiennent plus au même univers social, ne partagent plus les mêmes modes de raisonnement ni les mêmes valeurs2 . Des phénomènes qui sont le fruit de la crise contemporaine des structures politiques et économiques nationales provoquée par la globalisation.

Ces guerres sont à la fois locales et globales et se jouent des frontières étatiques. Les belligérants sont à la fois des acteurs étatiques et non étatiques, une partie (ou tous) s’apparente plus à des milices qu’à des armées nationales qui elles-mêmes ont souvent recours à des sociétés armées privées.

Les combattants de ces guerres sont mobilisés au nom d’« identités ». Ces « identités » peuvent correspondre à des communautés plus ou moins identifiées préalablement au conflit, mais c’est le conflit lui-même qui va les cristalliser, les délimiter dans le sang ou l’exil. La guerre civile libanaise, et une génération plus tard la guerre civile syrienne commencent par des luttes entre des porteurs de projets politiques antagoniques et deviennent ensuite des affrontements « confessionnels ». Le chaos en République centrafricaine précède la séparation violente entre Chrétiens et Musulmans… Chiites contre Sunnites, Serbes contre Croates, autant de divisions qui se développent bien plus pendant les crises qu’elles n’en sont les causes initiales.

Conséquence du caractère « identitaire » de ces conflits, la violence à l’encontre des civils en est constitutive. Elle est souvent d’autant plus forte que les communautés « identifiées » sont proches ou mêlées (par exemple la guerre en Bosnie-Herzégovine où les communautés étaient très mêlées a fait quatre fois plus de victimes que celle du Kosovo où les communautés coexistaient côte à côte). Les civils ne sont donc pas des victimes collatérales mais constituent le champ de bataille lui-même. L’exclusion, voire la « purification ethnique » (ou confessionnelle), allant parfois jusqu’aux massacres génocidaires (Tutsi du Rwanda mais aussi Musulmans de Bosnie, Yézidis d’Irak, etc.), ne sont pas des « bavures » mais les moyens d’atteindre les buts de guerre : la constitution de zones « homogènes ». En conséquence ces guerres produisent un nombre considérable de personnes déplacées et de réfugiés (la moitié de la population d’Abkhazie en Géorgie pendant la guerre de 1992-93, la moitié de celle de Bosnie-Herzégovine pendant la guerre de 1992-95, de la population irakienne depuis 2003, plus de la moitié de la population syrienne depuis 2011, etc.

Rivalités globales, régionales, locales… et le nucléaire ?

Nous vivons, mutatis mutandis, partout sur la planète, dans ce « marché global » sous l’ Emprise de néolibéralisme, bien plus que dans un Empire régulé par une puissance ou un système de puissance unies (les Etats Unis et leurs alliés), ou rivales (il n’y a pas équilibre régulateur des puissances en Moyen Orient)…

Or la dérégulation et la désétatisation néolibérale, favorise la dislocation. Tous les mécanismes de décomposition ne conduisent pas forcément à des conflits armés, mais c’est le cas quand les conditions sont réunies, par exemple des Etats en déliquescence, une situation économique de plus en plus dégradée, des failles historiques non réglées et l’inquiétude de certaines communautés, et surtout quand un ou plusieurs des protagonistes d’une crise décident de passer à l’action armée.

L’addition de tous ces facteurs explique le chaos grandissant dans « l’arc des crises », la région que les américains appellent « MENA » (Middle East and North Africa), du Maroc au Pakistan, mais aussi en Afrique voisine (Sahel et Afrique centrale) et jusqu’au zones périphériques de l’ancien espace soviétique.

La version « djihadiste » de l’islamisme radical s’étend dans ce contexte (notons que partout, les « djihadistes » se sont implantes et développés dans des situations de crises ouvertes et de guerres civiles qui préexistent à leur développement, que ce soit en Afghanistan, en Irak et Syrie, en Lybie, au Nord du Nigéria, etc.

Dans ce contexte plus ou moins « disloqué », les rivalités régionales de plus ou moins grande ampleur s’affirment (par exemple au Moyen-Orient, la rivalité Arabie Saoudite contre Iran). Grandes puissances et puissances régionales interviennent, plus ou moins directement, dans des conflits qu’elles n’ont pas provoqués.

Le nucléaire joue –t-il un rôle dans cette situation ? Nous avons hérité de la période précédente d’un héritage dangereux. En aucune manière les armes nucléaires existantes ne peuvent contribuer à la stabilisation de la situation (à la manière du MAD, et des négociations de la période de tension Est-Ouest d’avant 1989). Et cette situation peut entrainer de nouvelles menaces nucléaires.

On évoque le risque de dérapage OTAN/Russie dans la cadre du conflit en cours en Ukraine. La rhétorique de l’ancienne guerre froide y est largement sollicitée. Mais les incidents effectifs ou possibles de ce côté-là demeurent (pour le moment) limités, nous sommes (encore,) loin de la crise de Cuba ! Les gesticulations en mer de Chine entre Chinois et Américains, Japonais et autres, ne signifient pas non plus (également pour le moment), d’escalade « nucléarisable ».

D’ailleurs la course à la puissance se manifeste plus par la course aux armements conventionnels, plus ou moins sophistiqués, que par la comptabilisation des « têtes » nucléaire… Russes et Américains affiche toujours des quantités importantes, fruit de la période précédente, mais les Chinois par exemple ne cherchent pas en ce domaine une « parité »…Ils cherchent surtout à affirmer leur statut de puissance mondiale et à démontrer leurs multi-capacités stratégiques.

En Iran, l’idée d’une dissuasion « à la française », pour sanctuariser le territoire national, les « intérêts vitaux », est ancienne (déjà sous le Chah...), face à deux puissances nucléaires actives dans la région et hostiles (Israël et les États-Unis) et à deux autres puissances régionales nucléaires, non hostiles mais dont l’une l’a été dans le passé (Russie) et dont l’autre pourrait le devenir (un Pakistan contrôlé par des extrémistes sunnites). Or un Iran doté de capacités nucléaires militaires apparaissait d’abord comme un défi… aux voisins du Golfe arabo-persique. Les Etats du Golfe, à commencer par l’Arabie Saoudite ont évoqué le nécessité d’avoir un parapluie nucléaire, fut-il… israélien (cf. les déclarations de l’ancien chef d’état-major israélien Moshe Yaalon3) et/ou de de doter de moyen propres, grâce à l’aide pakistanaise. L’accord sur le nucléaire iranien entre le « P5+1 » (Etats Unis, Russie, Royaume Uni, France, Chine + Allemagne et la République islamique de juillet 2015, aux termes duquel l’Iran renonce à se doter des moyens de produire la bombe en échange de la levée des sanctions, n’a pas levé les inquiétudes des pétromonarchies, bien au contraire. Craignant un lâchage américain on évoque de plus en plus du côté saoudien, la nécessité d’une assurance nucléaire, tandis que le Royaume se lance dans une course aux armements conventionnels sans précédent – en 2015 le budget militaire saoudien, 3e du monde, était supérieur à celui des Russes !

Bombes sales, micro- bombes, terrorisme

On appelle « bombe sale » une bombe conventionnelle, entourée de matériaux radioactifs et/ou chimiques ou bactériologiques toxiques (NRBC), destinés à être répandus en poussière lors de l’explosion. S’il s’agit d’éléments radioactifs on parle de bombe radiologique.

Tout le monde bien sûr s’inquiète de la capacité de groupe comme Daech ou Al Qaida de fabriquer ou d’acquérir une petite bombe A ou au moins des « bombes sales ». Yukiya Amano, le patron de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) souligne qu’il suffirait de l’équivalent d’un pamplemousse de plutonium pour confectionner une bombe atomique « rudimentaire », un scénario qui n’est aujourd’hui « pas impossible ».4 A fortiori il est possible de mettre au pont des bombes sales avec des matériaux radioactifs d’origine militaires, mais aussi, plus accessibles, du nucléaire civil ou médical. D’après la Maison Blanche 2000 tonnes de matériaux utilisables pour la fabrication d’armes nucléaires (uranium enrichi ou plutonium) sont aujourd’hui présents dans les installations d’énergies nucléaires civiles5. Et l’AIEA a répertorié près de 2800 incidents relatifs à des trafics, possessions illégales ou pertes de matériaux nucléaires dans le monde ces 20 dernières années).

La question est suffisamment préoccupante pour que les principales puissances s’en préoccupent. Considérant en 2009 que le « terrorisme nucléaire était un des plus grand dangers actuels pour l’humanité » Barak Obama a proposé la tenue régulière à partir de 2010 de « Sommet pour la sécurité nucléaire » (CSN) largement consacré à ce sujet, le quatrième a eu lieu à Washington les 31 mars – 1er avril 2016. Si les Russes avaient décliné l’invitation, les chefs d’Etats et de gouvernements du Royaume Uni, du Canada, de France, d’Italie, d’Argentine, du Mexique, de Chine, du Kazakhstan, du Japon, de Corée du Sud et d’Inde, y participaient. Objectif : s’engager à contrôler toutes ces matières fissiles dangereuses.

Agir contre la menace nucléaire, pour la paix.

La lutte pour la paix et la sécurité humaine, face aux nouvelles guerres de dislocation et à la montée des discours de guerres et des idéologies d’exclusion, est évidemment une question essentielle, mais qui dépasse le cadre de cette contribution.

Contentons-nous de souligner la nécessité de soutenir des efforts, au plan local comme international, pour progresser vers le désarmement nucléaire, entraver la prolifération, éviter que dans le contexte d’insécurité grandissante viennent s’ajouter le risque d’utilisation d’armes de destruction massive, et de nouveau brandie la menace nucléaire. Menace que l’on retrouve à nouveau dans les déclarations d’un Donald Trump - qui a déclaré que les Etats unis doivent envisager l’utilisation de ces armes « y compris en Europe ou au Moyen Orient »6, d’un Vladimir Poutine qui annonce renforcer son arsenal de vecteurs, ou du nouveau ministre de la défense israélien Avigor Liebermann.

Interdire les essais nucléaires c’est entraver la course aux armements. Or le traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE) n’est toujours pas entré en vigueur, bien qu’ouvert à la signature depuis 1996. De nombreux signataires important ne l‘ont pas ratifiés dont la Chine, les États-Unis, l’Égypte, l’Iran et Israël. La négociation d’un traité prohibant la production de matières fissiles pour les armes nucléaires (traité cut-off) est toujours en gestation en gestation depuis plus de 15 ans. La convention de l’ONU ENMOD (1978) interdisant les manipulations de l’environnement à des fins hostiles n’est toujours pas signée par la France ! (la signature de la France permettrait de relancer ce processus pour une convention plus inclusive)7.

L’établissement de zone exempte d’arme nucléaire (ZEAN) n’est pas une simple déclaration d’intention. Elle crée un fait qui non interdit le développement de programmes nucléaires par les Etats de la région concernée mais aussi entrave l’introduction de telles armes par des acteurs extérieurs. Rappelons que des ZEAN ont été mises en place en Antarctique (traité de 1959), Amérique latine (traité de Tlatelolco, 1967), Pacifique Sud (traité de Rarotonga, 1985), Mongolie (1992), Asie du Sud-est (traité de Bangkok, 1995), Afrique (traité de Pélindaba, 1996), Asie centrale (traité de Semipalatinsk, 2006). C’est évidemment au Moyen Orient que l’établissement d’une telle zone aurait le plus grand impact, et même les discussions entre puissances concernées pour la rendre possible… Elle a été proposée pour la première fois en 1974 par l’Égypte, elle a officiellement été demandée par l’Assemblée générale des Nations Unies à plusieurs reprises, d’ailleurs l’Assemblée générale d’octobre 2013 a regretté que la réunion prévue par l’ONU à ce sujet en 2012 ait été « reportée ». Une mobilisation mondiale pour contrôler le nucléaire au Moyen Orient et aller vers une ZEAN est un impératif pour la paix. Après l’accord P5+1 et Iran de 2015, il faut la réclamer !

notes :
1.Mary Kaldor, New and Old Wars. Organized Violence in a Global Era, Cambridge, Polity Press, 1999, nouvelle édition 2006.
2.Dans E. Terray, Clausewitz, Paris, Fayard, 1999.
3.Cité par Russia Today le 15 février 2016, lors de la conférence de sécurité de Munich (MSC, un forum international crée en 1963).
4.« Le terrorisme nucléaire, menace bien réelle selon l’AIEA », AFP - 25 mars 2016.
5.CNN, le 29 mars 2016. http://edition.cnn.com.
6.Cf. Les Echos le 2 avril 2016.
7.Voir à ce sujet le livre de Ben Cramer Guerres, paix et écologie, les risques de militarisation durable, éd. Yves Michel, 2014.


DÉMANTÈLEMENT DES ARMES ET BÂTIMENTS NUCLÉAIRES

Terrifiant héritage pour les générations futures

Par Luc Mampaey
20 juin 2016

Cette Note d’Analyse est la retranscription d’une conférence sur le désarmement nucléaire donnée à l’Université européenne de la Paix, à Brest, les 15-16 juin 2016.

Résumé

Dans le cadre des accords de désarmement, ou en raison de leur obsolescence, un grand nombre d’armes et de bâtiments nucléaires – en particulier des sous-marins à propulsion nucléaire – doivent être démantelés. Tous les pays font face au même défi : les contraintes sécuritaires et environnementales de l’entreposage pour une très longue période de matières fissiles et de matériaux radioactifs en grandes quantités. La filière économique nouvelle que pourraient générer ces activités, à Brest par exemple, ne peut faire oublier la charge terrifiante que quelques décennies de « croyance » dans la dissuasion nucléaire font peser sur les générations futures.

Texte entier en pdf, en pièce jointe


Risques nucléaires au Moyen-Orient (Notes sur l’exposé de B. Ravenel)

C’est d’un sujet un peu austère dominé par le secret comme tout ce qui touche au nucléaire dont je vais vous parler ce soir. En particulier pour ce qui touche au nucléaire israélien, comme d’ailleurs le nucléaire français, en se rappelant que ces deux nucléaires sont historiquement très liés…

Je situe mon approche dans le cadre de l’enjeu central que représente la dénucléarisation de l’ensemble méditerranéen, ce qui inclue tout le nucléaire

Aujourd’hui le danger principal en Méditerranée est la prolifération d’armes de destruction massive dites ADM ou ABC (atomiques, biologiques et chimiques).

Deux points sont alors à souligner : le premier c’est l’accord de Vienne concernant le nucléaire iranien qui semble avoir marqué un premier coup d’arrêt au processus de prolifération au Moyen-Orient ; le deuxième c’est que cet accord a une portée limitée car ne s’est pas situé dans le cadre d’un processus de dénucléarisation de la région, tel que proposé par Obama.

En effet il faut en revenir au principe de réalité : le facteur essentiel et premier de la prolifération d’ADM au Moyen-Orient et en particulier du nucléaire est le nucléaire israélien lancé dès 1948. Israël a en effet décidé de se doter d’un arsenal nucléaire qui fut plus ou moins opérationnel à partir de 1966-67. Aujourd’hui il disposerait selon les meilleures sources d’au moins quatre-vingt ogives. Mais Israël n’a jamais voulu déclarer officiellement son arsenal ni signer le TNP en 1968-70 pour ne se lier à aucun engagement international.
Aujourd’hui, pour de multiples raisons, le Moyen-Orient tend à devenir une poudrière et les risques de « dérapage » sont de plus en plus nombreux. Avec l’accession de l’Iran au « seuil » de la capacité nucléaire, avec à proximité, une Inde et un Pakistan détenteurs de la bombe A, la suite logique laisse prévoir que les grands pays arabes et la Turquie s’engagent dans une course au rééquilibrage nucléaire, transformant la région en poudrière nucléaire. La course vers l’abîme, avec une haute probabilité d’emploi plus ou moins « accidentel », avec sa dimension apocalyptique est ouverte.
S’y ajoute un élément qui renforce l’urgence de cette nécessité de dénucléarisation : un accord de paix entre Israël et la Palestine, le conflit central de la région, ne pourra se réaliser que dans un cadre diplomatique tel que celui expérimenté avec succès pour l’Iran. En clair une grande conférence internationale dans le cadre de l’ONU pour promouvoir une sécurité commune pour tous les peuples de la région et non plus une « sécurité nucléaire’ pour un pays mettant en insécurité totale tous les autres.

Il n’y aura pas de sécurité commune dans la région à l’horizon tant qu’Israël n’aura pas son matériel nucléaire sous le contrôle de l’AIEA (Agence internationale de l’énergie nucléaire), comme l’a fait avant lui l’Afrique du Sud - tout en acceptant de mettre fin à l’occupation militaire de la Palestine et de permettre la constitution de l’Etat palestinien souverain.

Pour mieux saisir cette double nécessité simultanée (Etat palestinien indépendant et dénucléarisation), il faut partir de la fonction stratégique de l’arsenal nucléaire israélien qui est de s’assurer la possibilité de pouvoir gagner une guerre nucléaire limitée – non, en principe, pour la mener réellement – mais pour utiliser ce potentiel menaçant – « dissuasif » - pour dicter une situation dans laquelle la guerre serait évitée aux conditions d’une pax americana, c’est-à-dire celles d’Israël ; en d’autres termes, face au monde arabe et musulman qui voudrait pousser Israël à accepter un Etat palestinien souverain, Israël entend montrer sa capacité nucléaire à refuser la solution politique du problème palestinien qui lui serait exigée par son environnement régional et le reste du monde.

En d’autres termes c’est le refus absolu de la perte du monopole nucléaire dans la région – seule garantie selon la doctrine israélienne de faire accepter bon gré mal gré par les Etats arabes le « fait israélien » sans régler la question palestinienne – qui motive la volonté de Nétanyahu d’empêcher par tous les moyens l’Iran de disposer de la « capacité nucléaire ».
Le maintien de « la bombe », c’est-à-dire de l’arsenal nucléaire israélien est la condition de la paix. Telle au fond, la « doctrine » militaire originale d’Israël.

A cet égard la France officielle représentée aujourd’hui par le président de la République s’appuyant sur deux conseillers spéciaux, très spéciaux, que sont François Heisbourg et Bruno Tertrais, est explicitement d’accord avec Israël –Tertrais l’a confirmé dans un débat que j’ai pu avoir avec lui à l’IREMMO– sur ce point clé. Ce qui explique en partie l’attitude de Fabius pendant la négociation avec l’Iran à Vienne. Ce qui logiquement justifie le refus de fait de la France d’un processus de dénucléarisation du Moyen-Orient. Voir la déclaration conjointe de Hollande, Merkel et Cameron sur l’Iran après l’accord de Vienne le 10 septembre 2015.

Cette position française signifie que l’on ne peut séparer la revendication de la reconnaissance de l’Etat de Palestine de celle de la dénucléarisation du Moyen-Orient.

C’est précisément dans cet esprit que nous devons soutenir le mouvement qui se dessine y compris en Israël, en faveur de cette dénucléarisation à la fois pour soutenir le combat palestinien mais aussi pour délivrer un message au peuple israélien en démontrant que la sécurité d’Israël et des peuples de la région ne sera pas assurée par un stockage de bombes nucléaires et d’ADM et pas davantage par des guerres désastreuses. L’existence d’une grande quantité d’armes nucléaires en Israël non seulement n’empêchera pas d’autres pays de développer de telles armes mais les motive pour obtenir ces armes et autres armes non conventionnelles. Il n’y aura pas de paix ni d’Etat palestinien souverain tant qu’Israël ne sera pas engagé dans un processus menant à sa dénucléarisation.

D’où la nécessité d’une grande conférence internationale posant à partir de la question palestinienne et aussi de la crise syrienne la question d’une nouvelle architecture de la sécurité régionale qui, pour être commune, doit être non nucléaire. La perspective à promouvoir est triple : arrêter la prolifération nucléaire, garantir que des terroristes n’acquièrent pas d’armes atomiques, faire progresser le désarmement nucléaire dans le monde. Et en même temps régler la question palestinienne pour garantir la paix.

Utopie ? Aujourd’hui certainement. Mais la bataille pour les droits des Palestiniens doit dès aujourd’hui se situer dans cet horizon global.

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