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JACQUES FATH - COLLOQUE DU 29 SEPTEMBRE

mardi 9 octobre 2018

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COLLOQUE du 29 septembre à Brest - Jacques Fath - ancien responsable des relations internationales au PC

Après avoir analysé le contexte international, les réalité actuelles des armes nucléaires et de la doctrine de dissuasion, ainsi que le discours politique et stratégique qui sert à justifier l’existence des armes nucléaires, Jacques Fath a exposé quelques éléments d’une vision alternative dans la perspective d’une élimination des armes nucléaires. En voici un court résumé.

La complexité de la situation internationale, les crises et les conflits dans le monde aujourd’hui impliquent une démarche très différente de celle qui s’imposait durant la Guerre froide.

Aujourd’hui, on constate une diversité des approches du désarmement. Certaines sont centrées sur l’éthique et l’humanitaire. D’autres sur les enjeux de la sécurité internationale. En vérité, ces approches se complètent, se nourrissent et s’intègrent. Elles permettent d’articuler des argumentations et de faire converger des forces de paix, des acteurs et des paroles publiques qui peuvent reposer sur des conceptions différentes de l’action. Par exemple, lorsque que le Pape François et le Vatican expliquent que la dissuasion « donne un sentiment de fausse sécurité » et qu’elle est « inacceptable »... le positionnement affirmé ainsi relève à la fois de l’éthique et du politique. Remarquons au passage un engagement particulièrement net et positif du Vatican contre la dissuasion nucléaire. Le Vatican a d’ailleurs signé le Traité d’Interdiction des Armes Nucléaires (TIAN). C’est un changement radical par rapport à la position de l’Église des années 80, favorable à la dissuasion.

C’est la démarche humanitaire qui a permis d’aboutir au TIAN, fruit de l’initiative convergente d’États (Autriche, Mexique, Costa-Rica...), d’ONG, de mouvements citoyens et pacifistes... L’adoption de ce Traité d’interdiction est un acte d’une portée politique majeure.

Bien sûr, les partisans des armes nucléaires tricotent minutieusement toutes les raisons imaginables pour essayer d’en dévaloriser le sens et la portée. Pour certains, ce traité serait « une fausse bonne idée » car les États visés, ceux dotés d’armes nucléaires, s’y opposent... (évidemment !). De plus, il ne définirait pas les moyens nécessaires pour une démarche par étapes concrètes d’un désarmement négocié entre États. Le TIAN, selon ces critiques, ne serait donc pas « opérationnel ». Il serait, de plus, contradictoire avec le Traité de Non Prolifération (TNP). C’est notamment l’argument des autorités françaises. Au lieu de rassembler, comme le TNP, une quasi universalité des pays du monde (1) le TIAN introduirait de nouvelles divisions.

En vérité, de fortes divisions existent depuis bien longtemps, y compris entre signataires du TNP. Nombreux sont les États, en particulier (mais pas seulement) au Sud qui dénoncent sa non application par l’ensemble des États dotés de l’arme nucléaire, en particulier les plus grandes puissances. Ces dernières bloquent, en effet, toute application de l’article 6 de ce traité, alors que cette disposition appelle précisément « au désarmement nucléaire et à un Traité de désarmement général et complet sous un contrôle international strict et efficace ». Effectivement, on reste bien loin d’initiatives concertées de grandes puissances nucléaires, notamment de la France, pour aller dans cette voie.

Si quelque chose n’est pas « opérationnel », c’est le concert d’arguties technico-politiques visant à masquer un fait essentiel : le Traité d’interdiction est un acte politique qui peut contribuer aux mobilisations populaires, à la constitution de rapports de force politiques et sociaux, y compris au sein des opinions publiques, susceptibles de permettre, enfin, des avancées réelles de désarmement. Ceux qui prétendent que le TIAN serait inapte à favoriser une négociation par étapes font semblant d’oublier à quel point, justement, toutes les négociations sont complètement bloquées depuis de nombreuses années. Le TIAN ouvre l’espace politique. Il crée une norme internationale d’interdiction qui va peser dans le débat. Il délégitime explicitement la doctrine de dissuasion. Il fait apparaître, dans un contexte difficile, qu’une majorité d’États (122 à l’ONU) sont favorables à l’interdiction des armes nucléaires. Il peut permettre de créer une dynamique permettant finalement de dépasser les blocages... et les États bloqueurs.

Tout ceci montre qu’il faut choisir une démarche et se montrer très offensifs.

Il existe une option favorable à un désarmement limité, comme démarche de « maîtrise » ou de « régulation » des conditions de sécurité. C’est la posture officielle de la France qui estime avoir déjà beaucoup fait... dans les années 90. Cette option n’est pas celle qui domine, loin de là. Ce n’est pas ce qui se fait dans la réalité du monde d’aujourd’hui. Tous les États dotés d’armes nucléaires renforcent et modernisent leur arsenal, y compris la France qui veut doubler son budget pour la force de dissuasion nucléaire d’ici 2025 : de 3,4 à 6 milliards d’euros annuels.

Il existe une autre option, celle d’un désarmement dans un changement radical de logique. Observons que l’article 6 du TNP, la résolution du Conseil de sécurité du 24 septembre 2009 (2), l’adoption du TIAN, le Nobel à ICAN, le positionnement du Vatican et d’autres autorités morales comme la Croix Rouge... Tout cela correspond à une logique alternative nouvelle qui appuie l’interdiction pour aller vers l’élimination. Cette nouvelle logique s’affirme de plus en plus depuis le début des années 2000. C’est évidemment le choix qu’il faut faire dans le cadre d’une opposition frontale entre, d’une part, une pression au renforcement du nucléaire dans les politiques de défense et dans un contexte dangereux de confrontations de puissances, et, d’autre part, une montée du rejet de cette escalade dangereuse aux coûts pharamineux, avec la volonté de contribuer à un désarmement réel et d’une vraie sécurité collective.

Il est donc crucial, dans ce contexte, de relégitimer le désarmement nucléaire comme approche pertinente sur le plan des valeurs, sans oublier toutes les pressions à la militarisation de la pensée, jusqu’à l’enseignement supérieur (3). Il est crucial, aussi, de montrer comment la sécurité ne peut pas être le fruit de la dissuasion. En réalité, celle-ci fait d’un aléatoire « équilibre » des menaces — dans une nouvelle course aux armements — une soi-disant garantie de la sécurité !.. Au nom de la sécurité, elle favorise la prolifération. La sécurité se gagne, au contraire, dans une dynamique de confiance, de coopération et de désarmement. Les armes nucléaires ne sont pas des moyens de sécurité mais des moyens de puissance dans un ordre international où le cynisme, la violence et la guerre dominent encore outrageusement.

Il faut redonner de la créativité, de l’efficacité et du prestige au désarmement et à la lutte pour la paix. Dans cet esprit, trois grandes orientations s’imposent d’elles-mêmes.

D’abord, l’interdiction. Il faut soutenir le processus engagé avec le Traité d’interdiction. Agir pour que la France le signe, et pour sa ratification. Les élections européennes de 2019 devraient permettre que cette question soit posée au niveau européen. Mais qui le fera vraiment ?

Ensuite, la sécurité. Il faut agir en France pour un changement de politique étrangère et de conception de la sécurité sur les plans national et international. Ce qui implique nécessairement une option de sortie de l’OTAN et la perspective de la dissolution de cette organisation, elle-même fondée sur la puissance et la menace nucléaires.
On est en permanence confrontés à une équation idéologique simpliste et fallacieuse selon laquelle « nous vivons dans un monde dangereux, donc il ne faut pas baisser la garde ». Il est vrai que le monde est dangereux... Mais la bonne équation politique c’est la question essentielle objectivement posée : que faut-il faire pour construire un monde plus sûr ? Comment construire de la sécurité ? La réponse est complexe et multidimensionnelle : économique, sociale, institutionnelle, politique, culturelle... Il s’agit des conditions du développement humain durable dans toutes ses dimensions.

Enfin, le multilatéralisme. Il est primordial de défendre et renforcer le multilatéralisme. Le désarmement nucléaire est une exigence humaine et politique, mais c’est aussi une obligation légale actée par les Nations-Unies, et ce n’est pas d’aujourd’hui. Le Traité d’interdiction confirme et consolide cette réalité. On ne peut se présenter comme un porteur du multilatéralisme (ce que fait à satiété le Président Macron), et continuer à faire comme si cette obligation légale n’existait pas. La France doit agir dans ce sens, sur le plan international. Avec détermination même si, évidemment, tout ne peut être gagner immédiatement... C’est un combat. Il faut définir de nouveaux objectifs, poser des actes, prendre des initiatives. C’est ainsi que l’on montre quelle dynamique on veut amorcer, quels processus positifs on veut enclencher, en cherchant des partenaires, en Europe mais pas seulement en Europe. La France doit sortir ainsi de son alignement atlantiste, militarisé et néolibéral destructeur pour son rôle et ses responsabilités dans le monde.
Enfin, le désarmement nucléaire et le processus d’interdiction vers l’élimination impliquent, dans la durée, un engagement à une échelle internationale très large. Le plus grand nombre d’États d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie devraient s’y impliquer. C’est une majorité de 122 États, principalement du Sud, qui a permis l’adoption du Traité d’interdiction à l’ONU. Cette majorité est certainement, aujourd’hui, un levier essentiel des basculements politiques possibles qu’il faudra gagner dans l’avenir.

Pour finir, trois choses à ne jamais oublier...

1) Toujours faire de l’existence des armes nucléaires le sujet essentiel du débat. Le débat sur la théorie et les doctrines de la dissuasion n’est pas inutile mais il est sans fin et sa pertinence est discutable... Il faut s’attaquer à l’illogisme de la dissuasion. L’important, en effet, disons-le simplement, n’est pas de savoir comment on peut « gérer » une arme inutilisable, mais comment on doit s’en débarrasser.

2) En France, les armes nucléaires sont un tabou : on en discute pas. Le Président décide. C’est aussi un totem : ce sont, nous dit-on, les armes sacro-saintes de notre sécurité. NON... Il faut exiger que l’élimination des armes nucléaires fasse partie du débat politique mais aussi du débat stratégique. Le désarmement nucléaire est une obligation légale. Le débat sur cette obligation est donc légitime. Pour ou contre, le débat doit s’ouvrir.

3) La sécurité de la France et la sécurité internationale sont un seul et même problème. Les armes nucléaires sont une menace pour tout le monde. Donc la démarche dominante devrait être celle d’un processus de désarmement multilatéral. C’est une question qui a, elle aussi, sa complexité. Elle fait débat au sein même du mouvement pacifiste et au delà. Les chemins peuvent être différents. L’objectif final est cependant le même. Les mobilisations doivent assumer ces différences pour avancer ensemble. Pour le désarmement nucléaire et, ne l’oublions-pas, pour un désarmement concernant tous les types d’armes.

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